1er décembre – Journée mondiale de la lutte au VIH-SIDA : À l’aube d’une autre victoire

Marie-Ève Goyer MD, membre du conseil d’administration de Médecins du Monde Canada
Nicolas Bergeron MD, président du conseil d’administration de Médecins du Monde Canada

 

En cette journée du 1er décembre, alors que seront célébrées les grandes avancées réalisées depuis les premiers cas rapportés du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), il y a 30 ans déjà, Médecins du Monde Canada souhaite rappeler que plusieurs populations demeurent encore fortement touchées par le VIH-SIDA, a fortiori en raison des préjugés et de la marginalisation qui y sont associés.

Certes, les pays en développement demeurent démesurément frappés par l’épidémie avec une prévalence pouvant aller jusqu’à 25.9 %[1] de la population adulte dans un pays comme le Swaziland, mais il faut rappeler que le VIH-SIDA est aussi présent chez nous.  Derrière le chiffre fort enviable de 0.2%[2] de la population canadienne adulte atteinte, se cachent des sous-groupes de populations hautement touchés par la maladie. Ce sont ces populations, vulnérables et oubliées, que des organisations comme Médecins du Monde tente de rejoindre depuis des années.

Au Québec, le projet local de Médecins du Monde Canada permet d’offrir de l’assistance médicale à des travailleuses du sexe, des itinérants, des autochtones, des utilisateurs de drogues injectables (UDI), autant de populations hautement marginalisées et défavorisées pour lesquelles le réseau de la santé offre actuellement des services bien incomplets. Parmi les enjeux rencontrés, c’est de celui des utilisateurs de drogues injectables dont Médecins du Monde Canada veut aujourd’hui témoigner, afin que les récents démêlés judiciaires entourant la pérennité du site d’injection supervisée d’Insite à Vancouver puissent servir de véritable tremplin vers un réel droit à la santé pour l’ensemble des personnes UDI.

En terme de santé publique, les données sont alarmantes et doivent nous interpeller. À Montréal comme dans le monde, c’est un UDI sur cinq qui est infecté par la VIH. Le fait d’être un UDI prédispose à de multiples problèmes de santé; mentionnons au passage que 68% des UDI montréalais ont contracté l’hépatite C[3][4].

Médecins du Monde déplore le peu de services adaptés mis de l’avant. Pourtant, bon nombre d’interventions ont démontré leur efficacité à venir en aide aux UDI. En effet, face à l’incapacité de la répression et de la judiciarisation à enrayer la problématique de la consommation de drogues, l’approche de réduction des méfaits est venue apporter une réponse pragmatique et humaniste aux problématiques des UDI. Cette approche inclut des interventions comme la distribution de matériel stérile d’injection, la thérapie de maintien à la méthadone et les services d’injection supervisée (SIS) de drogues.

Toutefois, ces interventions sont déployées de façon insuffisante. À titre d’exemple, alors que l’on estime à 15 millions le nombre d’injections de drogues effectuées à chaque année à Montréal, il y a moins qu’un million de seringues stériles distribuées annuellement.  Le constat est le même pour les traitements à long terme de la dépendance aux opioïdes : plusieurs UDI souhaiteraient bénéficier d’un traitement, mais n’y ont pas accès faute de places disponibles.

Heureusement, le 30 septembre dernier, la Cour suprême du Canada a reconnu que la toxicomanie constitue une maladie, que les UDI sont des citoyens avec les mêmes droits que tous les canadiens et que ces droits ont préséance sur les jugements moraux et de valeur. On se rappelle que le premier ministre Harper refusait de renouveler l’exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances qui permettait à Insite de Vancouver d’œuvrer légalement depuis 2003 à titre de premier site d’injection supervisée de drogues pour les UDI du Canada.

La Cour suprême à statué que «[la décision du premier ministre de ne pas accorder à Insite une exemption] est aussi exagérément disproportionnée : au cours de ses huit années d’activités, il est démontré qu’Insite a sauvé des vies, sans avoir aucune incidence négative observable sur les objectifs du Canada en matière de sécurité et de santé publiques[5]. »

En dehors de l’expérience canadienne, les SIS existent dans le monde depuis 1986 et l’on en retrouve plus de 90 reconnus officiellement, répartis dans plusieurs pays d’Europe (Suisse, Pays-Bas, Allemagne, Espagne, Luxembourg, Norvège) et en Australie. Partout où ils existent, les SIS ont démontré depuis plusieurs années qu’ils contribuent à améliorer l’état de santé des personnes UDI et à réduire l’impact de la consommation de drogue par injection sur l’ordre public[6]. La décision de la Cour suprême vient clarifier la faisabilité légale des SIS au Québec, comme partout ailleurs au Canada. Moins d’un mois après le jugement de la Cour suprême, le ministre de la santé du Québec a d’ailleurs déclaré que « puisque les services d’injection supervisée peuvent représenter un outil supplémentaire pour lutter contre la transmission des infections transmissibles par le sang, pour réduire les méfaits reliés à l’usage inapproprié de drogues par injection, en plus de comporter plusieurs bénéfices pour la santé des personnes aux prises avec une dépendance à la drogue, je vais suivre avec grande attention le cheminement des projets [au Québec][7]».

 En cette journée mondiale du SIDA, Médecins du Monde Canada souhaite que les préjugés envers les personnes UDI ne l’emportent pas sur le droit à la santé et sur les interventions de réduction des méfaits ayant fait leurs preuves. Médecins du Monde salue le jugement de la Cour suprême et s’engage à soutenir l’implantation harmonieuse des services d’injection supervisée au Québec.

 Montréal, le 1er décembre 2011


[3] Mathers, B. et al., Global epidemiology of injecting drug use and HIV among

people who inject drugs: a systematic review. Lancet 2008 ; vol. 372 : 1733-45.

[4] ASSS. Volet Montréalais du réseau survUDI. Volume 2 — Données au 30 juin 2008. http://publications.santemontreal.qc.ca/uploads/tx_asssmpublications/978-2-89494-912-2.pdf

[5] Cour suprême du Canada. 30 septembre 2011. http://csc.lexum.org/fr/2011/2011csc44/2011csc44.html.

[6] INSPQ 2009. Avis sur la pertinence des services d’injection supervisée. http://www.inspq.qc.ca/pdf/publications/962_PertinenceInjecSupervisee.pdf

[7] Services d’injection supervisée – Le ministre Yves Bolduc rencontre les organismes communautaires Cactus Montréal et Point de repère. http://communiques.gouv.qc.ca/gouvqc/communiques/GPQF/Octobre2011/11/c3027.html

 

Autre prise de position: Médecins du Monde France

GUYANE / VIH : Face à l’épidémie non contrôlée,  l’Etat fait preuve d’une négligence coupable

 

La Guyane est le département français le plus touché par le VIH. Pourtant, plus encore qu’en métropole, le département fait face à d’importants retards au dépistage, des diagnostics établis au stade sida, de nombreux patients “perdus de vue”, des recours tardifs aux soins et aux traitements. L’épidémie de sida n’est donc pas sous contrôle et l’Etat français fait preuve d’une négligence coupable.

En Guyane, une large part de la population a difficilement accès au système de santé et échappe aux politiques de lutte contre le VIH. Beaucoup ignorent être porteurs du virus et plus de 60% des personnes dépistées séropositives le sont trop tardivement (CD4 < 350/m3) contre 49% en national. Pourtant, selon les critères de l’OMS, avec 1,3% de prévalence du VIH chez les femmes accouchées à Saint-Laurent-du-Maroni, le département est en situation d’épidémie généralisée. Une urgence qui nécessite une politique de dépistage plus incisive.

Pour faciliter l’accès au dépistage, Médecins du Monde lance dès 2010 dans son centre de soins de Cayenne une solution innovante : des tests rapides d’orientation diagnostique (TROD) permettant d’obtenir un résultat en quelques minutes. Ce test, alors non autorisé, ne le sera qu’en novembre 2010 via un arrêté du ministère de la Santé autorisant enfin sa réalisation par les personnels médicaux et non médicaux des associations impliquées dans la prévention sanitaire. Outil complémentaire aux tests de dépistage existants, le Trod est particulièrement adapté aux populations les plus exposées et ayant peu accès aux dispositifs de dépistage classiques : en facilitant l’accès à la connaissance du statut sérologique, il permet de diminuer le retard au dépistage et en favorisant une orientation rapide vers les traitements, il participe à la réduction du nombre de patients « perdus de vue » chaque année par les soignants (plus de 10% des patients en Guyane).

Depuis un mois, les équipes MdM vont également au-devant des populations des quartiers défavorisés de Cayenne pour proposer des consultations médicales, sociales et des dépistages (hypertension artérielle, diabète et TROD). Des actions mobiles de soins et de prévention indispensables pour toucher ceux qui, du fait de l’isolement, la barrière de la langue, la méconnaissance de la maladie, les difficultés administratives ou par peur des arrestations n’ont pas accès au système de santé et aux dispositifs de dépistage existants.

Ecouter l’interview d’Amandine Marchand, coordinatrice du programme à Cayenne: